De ville et de dunes, tout en contrastes

October 19, 2013 - Atins, Brazil

C'est marrant de constater qu'avec certaines personnes ça clique de suite, dès les premiers échanges, à travers les questions classiques et d'usage. Voir le Petit Manuel du Voyageur, chapitre 1 "Je rencontre un autre voyageur pour la première fois": tu viens d'où, tu fais quoi, tu voyages pendant combien de temps, qu'as-tu aimé jusqu'à présent, quels sont tes plans...? Et je suis toujours étonné de constater à quel point on peut rapidement cerner une personne à travers sa manière de voyager, et sa manière d'exprimer ce qu'elle recherche et ce qui lui a plu ou pas. Bon, ok, ce n'est pas une science exacte, il m'est arrivé de me planter complètement! Mais le voyage, et particulièrement le voyage en solo, font que l'on se présente souvent sans fard, sans masque. On n'a rien à prouver finalement, il n'y a pas de positionnement social en jeu, pas de posture à avoir. Pas d'enjeu tout simplement autre que celui de la découverte, et finalement de l'espoir toujours latent de faire la rencontre qui fait clic. Et si ça ne marche pas, tu passes ton chemin, je passe mon chemin, bonne chance, au suivant.

Gratien m'a donc abordé ainsi, de manière très directe, à la sortie de mon resto. Salut, je m'appelle Gratien, je suis belge, si tu voyages seul est-ce que ça te dit qu'on aille boire un verre ensemble pour discuter? Quelque part il fait un peu irruption de manière forcée dans ma bulle de confort. Il a toqué à une porte que je ne pensais pas ouvrir ce soir, car voyez-vous j'avais un projet, moi! Me balader dans les rues sombres armé de mon appareil photo bien caché dans mon sac, en mode sniper solitaire, "ni-vu-ni-vu", telle une ombre invisible. Clic-clic, quelques photos volées (à qui, je ne sais pas très bien...), un petit peu d'adrénaline et d'angoisse en me disant que je risque probablement ma peau si je me fais repérer (par qui, je ne sais pas très bien...), et mon butin en poche je rentre à la base, euh... à la pousada, brossage de dents et au lit. Bref, un bon délire et surtout une bonne ruse pour parer à la solitude! Merci l'appareil photo!

Mais voilà, môssieur Gratien le belge débarque, je n'ai même pas eu le temps d'enfiler mon costume d'ombre invisible ni de Super-Photographe-Amateur (j'en ai deux), et moi qui avais prévu solitude et furtivité il me propose de boire un verre sur la place animée du centre historique! Mais bon voilà, l'approche m'a plu, le personnage aussi. Ni une ni deux, je dis oui.

Bon, on a déjà ça en commun qu'on voyage seuls tous les deux, et plutôt en mode petit budget. Peut-être lui plus par necessité que moi d'ailleurs, mais peu importe. A la question "Que fais-tu?", Gratien me répond qu'il travaille au Samu Social à Bruxelles. Bingo. Clic. Tilt. Là tu viens de toucher une corde sensible mon coco, et tu m'intéresses. Dis-m'en plus! Autre clin d'oeil rigolo, il me dit que pour se changer les idées et surtout décompresser de la difficulté à travailler dans le social (tu m'étonnes...), il a quitté son job il y a quelques mois pour faire... vendeur dans une boutique de fringues de luxe!! Quel grand écart! Et ça me renvoie bien sûr à mon propre métier, que je ne sais trop comment apprécier (j'aime ou J'aime pas?), et pour lequel je me pose des questions de conscience: est-ce en accord avec mes valeurs de travailler dans le luxe?? Et cette notion de grand écart me touche aussi, résonne en moi, car elle fait partie de moi, clairement. Même si à l'inverse de Gratien je n'ai aucune activité dans le social, ni profesionnellement ni sur mon temps libre (et il serait peut-être temps...), mais c'est un domaine qui m'attire, je m'en rend compte particulièrement en voyage. Bref, de belles discussions en perspective avec lui!

On parle bien entendu voyage, expériences, anecdotes. Gratien est un adepte des expériences un peu aventureuses, en mode minimaliste. Il me raconte comment il a descendu un fleuve au Laos sur un radeau de fortune, ou son expérience d'une semaine sur une île déserte en Thaïlande avec 3 fois rien. Et pourtant il n'a pas du tout le profil de la tête brulé, il a les pieds sur terre. Le temps est passé vite et agréablement ce soir-là, et le bon contact est là, évident. Avant de se quitter je lui propose de m'accompagner le lendemain pour visiter un petit village colonial, Alcântara. Il me répond avec un grand sourire: "D'accord! Je prends ça comme un compliment!". Tu peux!


Alcântara est à une heure de bateau de Saõ Luis, de l'autre côté de la baie, ou plutôt de l'autre côté de la rivière, Saõ Luis étant en fait posé sur une grande île.

C'est un petit village colonial hors du temps, si ce n'est pour sa proximité avec le Centre Spatial Brésilien (eh oui, nous sommes tout proche de l'Equateur, et les conditions météo sont relativement stables). Autrement dit, il ne se passe pas grand chose à Alcântara, et on en a vite fait le tour! Du coup, on en fera deux, de tours.

 

Un peu comme à Saõ Luis, vieilles façades, azulejos, quelques ruines. Une rue "commerçante" de 100m de long. Le haut du village surplombe la mer, ce qui apporte un peu d'air. Tant mieux, il fait vraiment chaud quand le soleil sort, et je me sens particulièrement fatigué aujourd'hui, un peu amorphe. Ca m'arrive en voyage d'avoir des jours comme ça, je supporte moins bien la chaleur, je suis mou, pas de jus. Et c'est un vrai luxe de pouvoir se reposer sur quelqu'un, ou plutôt de se faire tracter.

Gratien s'arrête chez un petit marchand de fruits et légumes, achète un gros ananas que l'on va se déguster assis à l'ombre sur un banc, sur une petite place. Un régal, les forces reviennent un peu. La journée se passe, nous marchons sans trop regarder où nous allons (un autre point commun entre nous deux!), nous sortons du village historique, les maisons deviennent très simples, les rues en terre, la pauvreté plus évidente. Cela me rappelle certains village d'Amérique Centrale. Et puis nous parlons, parlons, parlons. Plein de choses à échanger. Rien d'extraordinaire dans ce lieu, mais c'est juste agréable d'être là en bonne compagnie.


Je m'autorise une petite sieste sur un banc après dèjeuner, pendant que Gratien est parti jouer avec des enfants rentrant de la pêche. Ca c'est un truc que je vais découvrir chez lui, sa capacité a aller vers les autres, en particulier les locaux, malgré sa maîtrise du portugais à peu près équivalente à la mienne. Il est curieux, il a envie d'aller à la rencontre des gens ici, il n'a pas froid aux yeux. Action. Je suis je crois beaucoup plus réservé et timide, et même si ça rentre petit à petit j'ai encore l'impression que mon portugais se limite au vocabulaire et tournures basiques pour se débrouiller dans le quotidien. Mais de là à aller taper la discute avec tout un chacun...

Toutes les photos d'Alcântara: cliquer ici.

Retour à Saõ Luis dans l'après-midi. Quartier libre, chacun de son côté, puis on se retrouve dans la soirée avec Gratien, ainsi qu'un brésilien qu'il a rencontré la veille dans un musée, et ses trois amies brésiliennes. Jeunes. Le gars parle un peu anglais, les filles pas du tout. Tentative en portugais, mais ce soir je n'ai aucune envie de faire un effort. C'est nul, je le sais, je le sens, je m'en veux. Gratien au contraire, toujours plein d'entrain et de bonne humeur, essaie d'animer la conversation, il se débrouille plutôt pas mal. Ca discute, ça draguouille gentiment, mais je n'ai pas la tête à ça. Difficile d'être là ce soir, de profiter, de m'amuser. A côté de Gratien je passe pour quelqu'un de très calme et réservé. "Maduro" me diront les filles. Elles me demandent si j'ai une famille et des enfants. C'est ce que je dégage apparemment! On va prendre ça comme un compliment, hein! :-)

Balade dans les rues du centre historique, toujours aussi désertes le soir . C'est marrant de voir que nos 4 amis brésiliens ne sont pas trop rassurés, ils se refusent à emprunter certaines rues, et à la vue d'un groupe de jeunes qui passe à proximité de nous, ils se figent et nous demandent de faire silence! Il semble qu'il y ait pas mal de soucis de drogue et de crack en ce moment à Saõ Luis, des histoires de gang aussi... Dur quotidien de ce pays immense, et aux inégalités extrêmement marquées. Fin de la soirée, on raccompagne nos jeunes ami(e)s au terminal de bus, échange de Facebook (prononcer "FessiBouki" en brésilien), manière très sudaméricaine d'éviter de se dire adieu, on reste en contact. Grosso modo on ne se reverra probablement jamais mais ça fait toujours 1 ou 2 amis de plus sur Facebook parmi mes 300+ friends, et en plus un français et un belge je n'avais pas encore ça en rayon! Ah elle est belle la jeunesse!! (fin du paragraphe "vieux con aigri").

Nouvelle journée qui se termine. Pas forcément envie de rester beaucoup plus longtemps à Saõ Luis, ville qui laisse un arrière goût un peu étrange malgré tout (enfin... ma perception se limite aux quelques rues du centre historique, le jugement est un peu hâtif), et besoin à nouveau d'être dans la nature et de voir des grands espaces. Rapide discussion avec Gratien, on est sur la même longueur d'onde, je lui parle de ce fameux désert de dunes blanches en bord d'océan, les Lençois Maranheses, et d'un petit village de pêcheurs perdu à l'embouchure d'une rivière, que l'on m'avait recommandé. T'es partant? On continue ensemble? Yes!

Nouvelle journée qui débute, direction l'est, le long de la côte nord du Brésil, appelée Nordeste. Il me reste 2 semaines pour rejoindre Recife, terme de ce périple. Je suis à mi-parcours. Déjà, ou encore, je ne sais pas trop dire...

Presque 4h de minivan à l'intérieur des terres dans des paysages plutôt monotones et sans grand intérêt (j'ai supris le chauffeur en train de somnoler!) pour rejoindre la petite ville de Barreirinhas, au bord du Rio Preguiças, à quelques 200km à vol d'oiseau à l'est de Saõ Luis. A première vue c'est un peu cahotique comme petite ville, difficile de se repérer, où est le centre? Nous ne savons absolument pas où dormir ce soir, d'après mon guide les prix semblent plutôt élevés, il n'y a pas beaucoup de choix, et je me sens de nouveau fatigué, écrasé par la chaleur. Il est midi. On nous dépose dans une petite agence de voyage, c'est un bon début! Mais les trois dames présentes parlent un portugais que l'on comprend mal, sans faire d'effort pour parler lentement. C'est frustrant, et je sens le découragement qui monte en moi. C'est bon de ne pas être seul dans ces moments-là. Gratien, avec son énergie, son sourire, et sa ténacité, leur fait répéter 4 fois. On répéte nous même 4 fois pour voir si on a bien compris. Ca y est, on commence à se comprendre.

Un catalogue avec la liste des auberges et les prix. Très bien. Avec internet et petit-déjeuner compris? Encore mieux. Elles appellent pour confirmer qu'il reste de la place. Parfait. Et finalement l'une des dames me dépose en voiture à mon auberge, 100m plus loin. Adorable!

Finalement les choses s'enchainent plutôt bien. Deux heures plus tard nous embarquons pour un tour dans les fameuses dunes, à 1h de route de Barreirinhas. Impossible d'y aller tout seul, sans guide, c'est la loi ici dans les parcs nationaux. 4x4 pour touristes, mais je mets rapidement mes considérations écologiques de côté, le 4x4 est réellement le seul moyen de transport possible dans le coin. Au-delà de Barreirinhas, il n'y a plus de route goudronnée, mais du sable, du sable, du sable et encore du sable.



Ca y est, la première dune apparaît. Blanche, immense. Le sable semble extrêmement fin. Le 4x4 nous dépose au pied de la dune, nous ne sommes pas les seuls, on fera avec. Il fait encore chaud sous le soleil de 15h, mais l'excitation prend le dessus, un petit effort pour arriver en haut et découvrir le magnifique paysage qui se découvre derrière, des dunes à perte de vue, du blanc, et sous nos yeux un lagon d'eau turquoise. Magnifique.



Un régal pour la photo, malgré le vent fort et les minuscules grains de sables qui se déposent sur l'appareil. Après un rapide petit bain dans le lagon en compagnie d'une cinquantaine d'autres touristes, notre jeune guide, très consciencieux et sérieux, a la bonne idée de nous faire partir un peu plus tôt que les autres, pour aller se balader et s'enfoncer dans les dunes, et rejoindre un autre petit lagon un peu plus loin.

Malheureusement il y a très peu d'eau en ce moment. Cela fait longtemps qu'il n'a pas plu, et manifestement chaque année il y a un peu moins d'eau. Nous ne verrons pas cette succession de petits lagons turquoises entre chaque dune de sable blanc, mais peu importe, le lieu est tout de même grandiose. Je réalise que je ne m'étais jamais retrouvé dans un désert de dunes, qui plus est blanches. Une nouvelle première fois pour moi. Un "regard neuf" comme le chante Renan Luce. Ca fait du bien.

Gratien et moi ne restons pas en place, il faut qu'on aille chercher, gravir, sauter, s'éloigner, être un peu plus loin et un peu plus seuls. De grands enfants, de petits explorateurs. Je découvre aussi en lui prêtant mon appareil qu'il est en fait très doué en photo, chouettes cadrages, bon oeil. Ce qui me permet d'avoir, pour une fois, quelques photos de moi dans l'album souvenir.



Le coucher de soleil est magnifique, dégradé de couleurs dans le ciel, les nuages, et sur les dunes. Palette de rose, de bleu, et de blanc crème.

Toutes les photos de cette excusion dans les dunes: cliquer ici. A voir sans modération!

Retour dans la nuit à Barreirinhas. Il fait une température parfaite dehors. Finalement la petite ville s'avère très animée et agréable le soir. Beaucoup de jeunes gens dans la rue. Des familles sur le pas de la porte de leur maison, des hamacs, des télés, de la musique, ça discute. Une halle de sport et un match de futsal. On se mêle aux spectateurs, ça joue bien, un peu bourrin et violent parfois. Le foot. Sport roi ici.

Dîner dans la rue, petite grillade de boeuf et de poulet, simple et très bon. Et bien sûr toujours accompagné de riz, de haricots noirs, et de farine de manioc. Cette douce soirée, paisible, et les dunes de l'après-midi m'ont redonné de l'énergie. Prêt pour avancer, continuer, découvrir. Et si Gratien m'accompagne, c'est encore mieux!

Le lendemain nous décidons de prendre une petite barque à moteur qui va nous faire descendre le fleuve Preguiças, vers son embouchure et l'océan. Objectif Atins, petit village relativement peu mentionné dans les guides, et qui n'apparait pas trop sur les cartes. Ca nous plait bien ça avec Gratien, d'autant que cela semble être une autre porte d'entrée vers les dunes, beaucoup moins fréquentée.

La végétation est dense le long du parcours, bien que le fleuve soir relativement large. Peu d'animaux en revanche, seulement quelques oiseaux. Deux escales touristiques dans deux petits villages de pêcheurs, les dunes sont à nouveau là, elles se jettent dans le fleuve. Ou plutôt le fleuve les empêche d'avancer plus loin. Un phare qui permet d'avoir une belle vue panoramique: le fleuve qui serpente pour arriver à son embouchure, la rencontre avec l'océan, les dunes au loin, à l'infini.



Atins est vraiment le dernier village en descendant le fleuve. Il n'y a plus que Gratien et moi dans la barque à moteur, les quelques autres passagers sont descendus avant nous. Notre pilote nous dépose avec nos bagages sur la berge de sable, puis repars de suite. Il n'y a absolument rien autour, au loin les vagues et l'océan. Sentiment de bout du monde. Gros sacs sur le dos, on ne voit même pas de maison. Le gars nous a dit de marcher 3mn vers les arbres un peu plus loin, on passe une petite dune, et effectivement quelques maisons sont posées au milieu du sable.



Il est midi. L'heure la plus chaude. Tout semble complètement fermé. Il n'y a pas âme qui vive. Deux gringos avec leur gros sac à dos. Du sable. Du vent.

"Bienvenue à Atins"...

Starring: Gratien da Belgica, Nicho da França. Music by: Ennio Morricone.


5 Comments

Nath:
October 29, 2013
Comme d'hab rien à dire ! Que du bonheur ! On en prend plein les yeux ! Merci Nicho !
Nat:
October 29, 2013
quel plaisir! j'attends avec impatience la suite!! et c'est vraiment cool de te voir sur ces splendides photos.... je trouve que tu vas très bien avec ce magnifique paysage ;-) Merci Gratien de pouvoir grâce à toi, voir notre super écrivain sur ces photos!!!
Vite la suite!!!!
Alexandra:
October 30, 2013
Moi aussi, j'attends impatiemment la suite.... Suis devenue accro de tes reportages ;-))
Gratien:
November 10, 2013
Héhé, plaisir partagé :-)
Gratien:
November 10, 2013
"on se retrouve dans la soirée avec Gratien, ainsi qu'un brésilien qu'il a rencontré la veille dans un musée, et ses trois amies brésiliennes."
"ce soir je n'ai aucune envie de faire un effort. C'est nul, je le sais, je le sens, je m'en veux. Gratien au contraire, toujours plein d'entrain et de bonne humeur, essaie d'animer la conversation, il se débrouille plutôt pas mal. Ca discute, ça draguouille gentiment, mais je n'ai pas la tête à ça. Difficile d'être là ce soir, de profiter, de m'amuser. A côté de Gratien je passe pour quelqu'un de très calme et réservé"

Oué, mais ce que Nicho ne raconte pas c'est que malgré toutes mes tentatives pour la séduire, la plus magnifique des sirènes de Sao Luis rencontrée ce soir là est tombée sous le charme de ce doux séducteur malgré lui et "qui ne faisait aucun effort". Et elle n'a pas tardé à lui faire une déclaration d'amour sur facebook me rendant complètement jaloux sur le coup!
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